EXTRAIT : Le Druide et la Chatte Noire


ACTE 1 Scène 3

Le rideau s’ouvre. A  jardin, un druide prépare sur une table des mixtures dans des bols. Un hibou se fait entendre.

Le druide : La paix, Erwan ! J’en ai plus qu’assez de tes hou-hou ! Tu me déconcentres dans mon travail. Qui tu sais ne va pas tarder... Alors tais-toi… Avec un peu de chance, elle va m’apporter cette herbe qui me permettra enfin de traduire ces maudits « hou-hou »…

Fée 1 : (en coulisses) Y’a quelqu’un ?

Les trois fées débarquent sur scène coté cour, accompagnées du menhir.

Fée 2 : Montguyon, c’est loin d’ici ?
Fée 3 : Oui. C’est pour le cromlech…
Le druide : Ah, mais vous êtes montée trop au nord. Nous ne sommes qu’à quelques lieux de Craon.
Fée 2 : Craon ?
Fée 1 : Je te l’avais dit. Ça fait plus d’une heure que nous sommes passées en Mayenne.

Elles redressent le menhir sur le sol. Les fées 1 et 2 le maintiennent tandis que la fée 3 arpente la scène en découvrant les lieux.

Fée 3 : C’est joli chez vous, un peu austère mais joli…
Fée 1 : Vous êtes druide, non ? Vous n’auriez pas besoin d’un menhir à tout hasard ?
Fée 2 : Garanti trois ans, pièces et main d’œuvre.
Le druide : Désolé, j’ai déjà un dolmen dans ma cour et il me suffit amplement.
Fée 3 : (d’un air rêveur) C’est dommage…Un cromlech, c’est tellement plus joli.

La fée 2 fait un signe de tête à la fée 1 à propos de la fée 3.

Fée 1 : Ah, oui. Nous aurions besoin d’un petit service. Cela ne vous dérangerait pas d’examiner notre soeur ? Elle a  des petits troubles de la mémoire.
Le druide : C’est que…j’attends quelqu’un…
Fée 2 : S’il vous plaît. Vous nous rendriez un grand service…Elle me rend folle, mes nerfs vont lâcher.
Fée 1 : Et puis nous préférons nous adresser à vous plutôt qu’à un rebouteux du coin. Elle est déjà assez mal en point comme ça.
Le druide : Oui, c’est sûr. J’en connais quelques uns… de réputation évidemment… et effectivement c’est plus prudent.. (À la fée 3) Et bien si vous voulez venir par ici.

La fée 3 vient près de lui. Le druide l’examine. Il regarde la pupille de ses yeux, lui tapote dans le dos, prends son pouls.

Le druide : Faites A !
Fée 3 : Aaaaaaahhhhhh !!!!!
Le druide : Ma foi, vous me paraissez en bonne santé….de quoi souffrez-vous au juste ?
Fée 3 : Moi ?…de rien… puisque je suis en bonne santé.
Fée 2 : (murmurant au druide )La tête…elle perd la mémoire.
Le druide : Je vois. Savez-vous quel jour nous sommes ?
Fée 3 : Vendredi.
Le druide : Où devez-vous aller ?
Fée 3 : A Montguyon.
Le druide : Où êtes-vous en ce moment ?
Fée 3 : Bon dites, il y a quelque chose à gagner au bout ? A quoi ça rime toutes ces questions ?
Le druide : Répondez simplement. Où êtes-vous en ce moment ?
Fée 3 : Pas très loin de Craon.
Le druide : Et que devez vous faire à Montguyon ?
Fée 3 : (Désignant le menhir) Livrer le cromlech …
Le druide : Ah non, ça, c’est un menhir.

La fée 3 regarde le menhir puis les autres fées avant de se retourner vers le druide.

Fée 3 : Mais alors…ça veut dire quoi « cromlech » ?
Le druide : (calmement) Un cromlech, c’est un ensemble de menhirs disposés en cercle. C’est un mot gallois qui vient de Crom qui veut dire rond et de llech qui veut dire pierre, et ça permet de dire deux mots en un seul.
Fée 1 : (sur le même ton que le druide) Donc si nous emmenons celui-ci à Montguyon, en temps et en heure, et qu’il y a d’autres menhirs…
Fée 2 : (ironique) Si nous les disposons en cercle, ça fera un joli cromlech.
Le druide : (toujours calmement) Voilà. Vous comprenez ?
Fée 3 : Evidemment. Alors arrêtez de me parler comme si j’étais une débile. Evidemment que j’ai compris la différence entre un cromlech et un ….( ayant du mal à sortir le mot )…men…menhir.
Fée 2 : A la bonne heure. En avant alors. Montguyon, nous voici.
Le druide : Attendez avant de partir, je vais vous donner une décoction à base de magnésium. Une bonne cure de magnésium, c’est très bon pour la mémoire.

Il va chercher une petite fiole sur son établi et la donne à la fée 3. Celle-ci la prend au moment où on entend un hou-hou. Elle se retourne en rangeant la fiole dans sa robe.

Fée 3 : Oh ! Il est adorable votre…votre…votre chat !
Fée 1 : Bon, bin ce n’est pas gagné.
Fée 2 : (A la fée 3) Bois un coup avant de partir.
Fée 3 : Pas le temps le devoir nous appelle. Vous êtes prêtes ? Alors en avant… ( au druide ) A la revoyure !

Elles ressortent avec le menhir, coté cour. Une vieille femme apparaît à jardin, vêtue de noire. Des os de poulets pendent d’un de ses poignets. Une patte de lapin est accrochée à sa ceinture.

La chatte noire : Elles sont parties les trois bretonnes ?
Le druide : Ah te voilà. J’avais peur que tu arrives au même moment.
La chatte noire : Je ne suis pas débile, moi non plus…Ça fait déjà un petit moment que j’attendais qu’elles s’en aillent. J’ai  une réputation à tenir. Qu’est-ce que les autres sorcières penseraient si elles savaient que je fréquente un druide ?
Le druide : Sans doute la même chose que les autres druides si ils savaient que la célèbre Chatte noire traîne ses pattes de velours autour de mon dolmen… ( Un temps ) As-tu trouvé l’herbe d’or ?
La chatte noire : Mmm…
Le druide : Merveilleux. Donnes la moi.
La chatte noire : Pas si vite. J’ai eu beaucoup de mal à la trouver. Et moi aussi j’ai besoin encore de tes services.
Le druide : Ah. Encore tes pieds ?
La chatte noire : Non. Cette fois, ce sont mes dents.
Le druide : Voyons cela. (Il s’approche d’elle )Fais A.
La chatte noire : Aaaarrrrghhh !!!
Le druide : Non pas Argh ! Fais A !
La chatte noire : C’est ce que je viens de faire
Le druide : Recommence, je n’ai pas bien vu l’intérieur.
La chatte noire : Aaaarrrrghhh !!!

Le druide l’examine puis recule comme pris de nausée par l’haleine de la Chatte noire.

Le druide : Mmm. Tu as encore mangé un sale truc…
 La chatte noire : Ragoût de grenouilles à la sauce aigre doux des Marécages. Très bon pour la vue. Mais on n’est pas là pour discuter gastronomie. J’ai des choses à faire. As-tu vu ma dent ?
Le druide : Oui. Pas bon du tout. Tu n’as pas essayé de la soigner ?
La chatte noire : Si. J’ai essayé un truc que j’utilise chez les nourrissons. Une patte de taupe prélevée chez un mâle encore vivant et cousue sur un bonnet mais ça n’a pas marché.
Le druide : (après un silence ) Le contraire m’aurait étonné…
La chatte noire : Ça ne marche que sur les nourrissons.
Le druide : Bien sûr.
La chatte noire : Qu’est-ce que tu vas me donner, toi qui est si malin ? Une tisane de tilleul ?
Le druide : Non. Un bon anesthésiant. Il va falloir l’extraire.
La chatte noire : Tu plaisantes ?
Le druide : Non, je n’ai pas le temps pour ça. J’ai des choses à faire moi aussi.
La chatte noire : Il n’y a pas d’autre solution ?
Le druide : Je crains que non. Sau,f si tu veux continuer à souffrir.
La chatte noire : Bon, allons-y. Bien anesthésiée, je ne devrais rien sentir. Que vas-tu me donner ?
Le druide : (allant vers sa table de travail) Un petit cataplasme à base de belladone et de jusquiame. Assieds-toi le temps que je prépare tout ça.
La chatte noire : Volontiers. Ce n’est pas tous les jours que je me fais soigner. D’habitude, ce sont les gens du coin qui viennent me voir.

Le druide commence à préparer une bouillie dans un bol tandis que la chatte Noire s’assoit.

Le druide : Dis-moi. L’herbe d’or…Où l’as-tu déniché ?
La chatte noire : Hé, hé,hé…je ne vais pas te révéler tout mes petits secrets, vieux druide…du moins, je peux te dire que je l’ai trouvée un peu par hasard, lors d’une virée nocturne…je cherchais des excréments de chauve-souris et je l’ai aperçu, elle brillait non loin d’un champ. Il y en avait suffisamment pour tout un régiment de druides. Mais j’ai arraché juste ce dont tu avais besoin. J’en ai gardé un peu pour moi, évidemment. Mais j’ai essayé l’herbe d’or et j’ai le regret de t’informer que c’est une légende.
Le druide : Que veux-tu dire ?
La chatte noire : Si elle brille bien la nuit et qu’elle ressemble à n’importe quelle autre herbe le jour, je peux t’assurer qu’en revanche, elle ne donne pas le pouvoir de comprendre le langage des oiseaux.
Le druide : Hé, hé, hé…c’est qu’elle ne doit pas s’utiliser pure. Il y a une petite formule d’alchimie à appliquer pour qu’elle soit efficace.
La chatte noire : Ah bon ? Et cette formule me la donnerais-tu ?
Le druide : Désolé, mais cela m’est interdit. Seul un druide peut recevoir cet enseignement.
La chatte noire : Décidément, j’ai mal choisi mon métier…De toute façon, pour ce que j’en ai à faire du langage des oiseaux. Celui des chats me serait plus utile.
Le druide : Au fait, où est ta sale bête ?
La chatte noire : Lucius ? Il court la gueuse comme d’habitude.
Le druide : Encore une seconde…Voilà. C’est prêt.

Le druide lui amène un petit rouleau de coton humide.

La chatte noire : Et c’est efficace ?
Le druide : Tu me prends pour un rebouteux ?Ça va endormir tes gencives.
La chatte noire : Et après ?
Le druide : Après, j’arrache ta dent. (Il sort de sa toge une vielle pince rouillée). Avec ça.
La chatte noire : (se relevant) Finalement c’est une mauvaise idée.
Le druide : (la rasseyant) Ne fais pas l’enfant. Fais-moi confiance et mets ce pansement dans ta bouche.

La chatte noire s’exécute.

Le druide : Bien, on va attendre que l’anesthésie fasse son effet.

Le druide prend aussi une chaise et s’assoit à coté de la sorcière. Ils sont face au public.

Le druide : Oh mes vieilles jambes peinent à me porter. (Silence)On est bien là, hein ?
La chatte noire : (marmonnant à cause du pansement ) Hon, hon.
Le druide : Je n’ai jamais compris pourquoi tu es devenue sorcière. Tu te souviens de nos jeux d’enfants ?
La chatte noire : Hon, hon.
Le druide : C’était le bon temps… ( Soupir nostalgique )Et puis tu as commencé à découvrir la magie noire, les sacrifices rituels avec le sang de poulet et tout le tremblement….et nos routes se sont séparées.
La chatte noire : Hon, hon.
Le druide : Bon d’accord, l’ordre druidique n’acceptait que les hommes mais tout de même. Tu aurais pu devenir sage-femme ou bien nonne…au lieu de te trimbaler avec des pattes de lapin et des os de volatiles.
La chatte noire : Chest la viche !
Le druide : Hein ?
La chatte noire : Chest ha vie !
Le druide : Hé oui, c’est la vie….
La chatte noire : Hon, hon.
Le druide : (se levant) Bon, tu ne dois plus rien sentir maintenant !
La chatte noire : C’hais pas !
Le druide : On va retirer cette vilaine dent.

Le druide se place devant elle puis empoigne sa pince.

Le druide : Fais A !
La chatte noire : Aaaah ! ( Le A se transforme en cri de douleur ) AAAAARRRGGGGHHH !

Le public ne voit que le dos du druide mais les bras de la chatte noire s’agitent nerveusement indiquant que l’extraction de la dent est en cours.

Le druide : Arrêtes de gigoter, je l’ai presque !
La chatte noire : AAAAARRRGGGGHHH !

Noir. Petite musique style la cinquième de Beethoveen. Lumière. Le druide est seul. La chatte noire est partie. Il est de nouveau devant son établi préparant une nouvelle mixture parlant avec son hibou.

Le druide : Erwan, je ne vois vraiment pas pourquoi elle a tenu à conserver cette dent…peut-être pour se faire un collier quand les autres tomberont…va savoir. …En tout cas, j’ai mon herbe d’or…Quand je pense qu’elle l’a utilisé pure…Mais avec cette petite recette d’alchimie (il rajoute quelques gouttes d’un petit flacon puis mélange le tout)…je vais comprendre enfin ton langage et celui de tes pairs…c’est important de communiquer avec les oiseaux. Ils sont porteurs de bien plus de nouvelles et d’informations que l’on peut imaginer…Le changement de climat, l’arrivée de la nouvelle saison. (Il trempe un petit linge dans sa mixture) Ça m’évitera aussi d’aller cueillir du gui sous les giboulées comme la dernière fois. (Ironique) Il y a aussi des yeux de vieille chatte noire qui tournent un peu trop souvent autour de mon dolmen, je suis sûr que tu la sens lorsqu’elle est dans les parages…. en train d’essayer de me piquer quelques formules druidiques.( Quand tout est prêt, il retire une de ses sandales et se frotte le dessous du pied avec sa lingette.)…Et puis surtout, je vais enfin savoir ce que tu veux me dire avec tes hou-hou. …Voilà c’est fait…voyons voir si ça marche… (remettant sa sandale ) Allez Erwan, fais moi un petit hou-hou…hou-hou…hou-hou…

Un miaulement se fait entendre.

Le druide : Non, Erwan. Pas “miaou”…”hou-hou”…”hou-hou”... (Nouveau miaulement, le druide réagit avec stupeur) Lucius !


Il s’immobilise. La chatte noire apparaît et traverse la scène en se frottant la joue, du coté où a été extraie la dent, parlant à un chat « invisible ».

La chatte noire : Efficace cette formule magique pour changer les chats en hiboux, hein, mon bon Lucius ? …(Miaulement) Tu as bien regardé comme il a préparé l’herbe d’or ? Oui ? Alors on va faire la même recette et si c’est la bonne, tu auras un autre hibou pour le dîner…(Miaulement). Oui, tu es un bon chat mon Lucius…

Noir. Le rideau se ferme.